Être différent : L’Aspie

aspieÊtre différent : L’Aspie¹

Aujourd’hui, comme tous les matins où j’ai un cours à 8h, je me suis levée à 6h. Lorsque je suis entrée dans l’autobus, le chauffeur m’a dit « bonjour ». Je savais que, par politesse, je devais lui répondre, mais j’étais tout simplement incapable de lever mon regard sur lui ou de formuler le moindre mot. Ce matin, selon l’heure affichée sur ma montre, l’autobus était en retard de quatre minutes quinze secondes. J’avais l’envahissante impression que ce serait une mauvaise journée.

Lorsque je suis finalement arrivée à l’école, plus tard qu’à mon habitude, je me suis rapidement dirigée vers mon casier afin d’y poser mon manteau, mes bottes, ma boîte à lunch et tous mes autres articles. Ma mauvaise impression se confirma alors ; un groupe d’étudiants occupaient l’espace devant mon casier. L’accès était clos et ils ne portaient pas la moindre attention à mon égard. Je me sentis impuissante, complètement figée, totalement incapable de m’exprimer ou même de chercher à croiser leurs regards. Vaincue, je me rendis tout de suite dans ma salle de classe, armée de mon équipement hivernal, mais surtout sans mon anthologie littéraire.

Bien que j’en aie douté durant tout mon trajet dans les couloirs taciturnes, ma place habituelle, celle isolée dans le coin avant gauche près de la fenêtre, était libre. J’avais l’étrange sentiment qu’on ne voyait que mes vêtements et mes objets — hormis le manuel absent — étalés un peu partout. Et si mon enseignante devait m’interpeller devant tous mes camarades inconnus? Je me faisais petite, très petite, discrètement réfugiée dans mon petit abri, silencieusement clos dans la fixité de mes angoisses. Je ne disais pas un mot, je ne projetais mon stoïque regard ni à gauche ni à droite, espérant me faire invisible, encore plus transparente qu’à l’habitude. Ce matin, plus que jamais, j’espérais que la terre tourne sans moi. Durant toute la durée du cours, je ne fus aucunement concentrée. Le stress et l’angoisse m’envahissaient et accaparaient inlassablement mon esprit, évinçant du même coup la moindre tentative de concentration. Même si je pus avoir accès à ma case après mon cours et qu’il n’y eut pas la moindre anicroche en classe, ma journée était fichue.

Je ne suis pas malade, je n’ai ni déficience ni handicap mental, mais ma vie, tous les jours, est invisiblement² différente.

  1. Le terme Aspie désigne une personne atteinte du syndrome d’Asperger, l’un des troubles du spectre de l’autisme (TSA). Ce néologisme fût notamment popularisé par Liane Holliday Willey (Vivre avec le syndrome d’Asperger; un handicap invisible au quotidien).
  2. Selon Tony Attwood (Le syndrome d’Asperger; guide complet), « 95% des cas demeurent encore non diagnostiqués à ce jour, faute de professionnels suffisamment sensibilisés à la détection immédiate de ce handicap invisible. »

Texte original de Simon Davidson, tuteur spécialisé au Service d’aide spécialisée du collège de Bois-de-Boulogne.

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